Pourquoi Jean-Charles Naouri est finalement contraint de «casser en morceaux» Casino
Fin juillet, l’accord trouvé avec Daniel Kretinsky était censé sauver le groupe. Depuis les pertes s’accumulent, et il doit vendre des centaines d’hyper et supermarchés, avec un risque de casse sociale.
«Mon honneur, c'est de transmettre le groupe dans son intégrité. C'est une promesse morale faite à Antoine Guichard qui méritait que l'on mène la plus dure des batailles.» En se confiant à une journaliste du Point, ce matin du dimanche 30 juillet, Jean-Charles Naouri, le PDG de Casino, dont il a pris le contrôle il y a plus de trente ans en s'alliant avec le petit-fils de son fondateur Geoffroy Guichard, semble soulagé et satisfait du devoir accompli. Résigné à perdre le contrôle absolu qu'il a depuis des décennies sur le distributeur stéphanois (Casino, Monoprix, Franprix, Naturalia, Vival, Cdiscount…), le septuagénaire se félicite de l'accord scellé le jeudi précédent avec le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, Marc Ladreit de Lacharrière et le fonds britannique Attestor. À la fin du premier trimestre 2024, ce consortium doit prendre le contrôle de Casino, après une augmentation de capital où il injectera 1,2 milliard d'euros, en échange de l'abandon de 5 milliards de dettes par les créanciers.
Dans la débâcle de son groupe, fragilisé depuis des années par une insupportable dette, c'est la seule victoire de Jean-Charles Naouri : profitant de la présence d'autres candidats à la reprise de Casino (le trio composé de Moez-Alexandre Zouari, Matthieu Pigasse et Xavier Niel, avec qui il négociait depuis fin 2022), le PDG a tordu le bras de Daniel Kretinsky. Ce dernier ne voulait pas reprendre les hypers et les supermarchés ? Le PDG lui a imposé de s'engager à préserver l'intégrité du groupe, ou ce qu'il en reste après la vente de ses filiales au Brésil, en Argentine et en Colombie et la cession de centaines de magasins à Intermarché. Jean-Charles Naouri martèle que son Casino a plus de valeur dans son intégralité que «cassé en morceaux après un bain de sang».
Intermarché et Auchan en position de force
C'était le 30 juillet, c'était il y a une éternité. Moins de quatre mois plus tard, Jean-Charles Naouri, qui reste PDG jusqu'à l'augmentation de capital, a engagé un virage à 180 degrés. Lundi 27 novembre, au lendemain de la publication d'un article sur le site des Échos, son groupe Casino a indiqué qu'il allait analyser les «marques d'intérêt» reçues pour ses 67
#Hyper Frais et ses 441 supermarchés Casino. Même si certains de ces magasins perdent (beaucoup) d'argent, tous les rivaux sont à l'affût. Dans un marché fragilisé par les conséquences de l'inflation, qui a fait baisser les ventes en volumes, et alors que la réglementation complique les créations de magasin, c'est une opportunité exceptionnelle de gagner des parts de marché. En position de force, Intermarché s'est associé à Auchan pour racheter l'intégralité de ce périmètre ; Lidl, de son côté, s'intéresse à un nombre important de supermarchés, tandis que Carrefour et Système U lorgnent chacun une poignée de magasins.
Mais que s'est-il donc passé entre août et novembre pour entraîner un tel revirement ? Dans l'entourage de Jean-Charles Naouri, on assure que le PDG de Casino a fini par céder à la pression de Daniel Kretinsky pour examiner les marques d'intérêt. Dans le camp du consortium, on dément cette version et d'aucuns suggèrent que les cessions ont été imposées par le Tribunal de Commerce de Paris. Une hypothèse réfutée par un acteur-clé du dossier, qui rappelle que ni le tribunal de commerce ni le consortium n'ont, en droit, le pouvoir de contraindre le PDG de Casino.
Unique certitude : selon les chiffres publiés par le groupe, sa situation économique s'est terriblement dégradée. Fin juillet, la direction attend encore pour 2023 un Ebitda (excédent brut d'exploitation) de 214 millions d'euros. C'est deux fois moins que les prévisions publiées fin juin. Depuis, le groupe enchaîne les profit warning : le 26 octobre, il abaisse sa prévision à 100 millions d'euros ; un mois plus tard, il prévient que cet indicateur clé de ses performances opérationnelles sera, en fait, négatif pour l'année 2023, avec une perte comprise entre 78 et 140 millions d'euros. «Trois révisions des prévisions depuis le mois de juillet, et d'une telle ampleur, c'est inédit dans un secteur qui se distingue habituellement par sa stabilité et sa visibilité, souligne Nicolas Champ, analyste chez Barclays. Cela interpelle.»
Chez In Vivo, qui négociait avec Casino depuis fin 2021 aux côtés du trio Zouari-Pigasse-Niel, on n'est pas surpris d'une telle déroute. «Nous avions observé la dégradation de la situation depuis janvier, et c'est pour cela que nous sommes sortis du dossier mi-juin, confie Thierry Blandinières, le patron d'In Vivo. Dans notre worst-case scenario, Casino risquait de finir avec un Ebitda négatif de 200 millions d'euros.» Ce scénario du pire, aucun autre acteur du dossier ne semble l'avoir sérieusement envisagé mi-juillet : ni les créanciers, ni les deux camps qui bataillaient pour récupérer Casino (même si le trio Zouari-Pigasse-Niel était plus prudent pour 2023), ni les nombreux experts appelés à évaluer le business plan établi par la direction du distributeur stéphanois.
«Il y a eu une forme de déni collectif. Tout le monde était trop content que Casino soit sauvé», estime un acteur du dossier. «Dans l'état du droit, c'est l'actionnaire actuel qui établit le business plan et continue de gérer l'entreprise jusqu'en mars. Le consortium a les chiffres qu'on veut bien lui communiquer», souligne Nicolas Champ.
Le distributeur stéphanois est victime de sa politique tarifaire. En 2022, il a répercuté intégralement l'inflation dans ses prix pour préserver ses marges. «Les hypers Casino étaient 40% à 45% plus chers que Leclerc, constate Clément Génelot, analyste chez Bryan Garnier. Ils étaient très généreux avec les clients abonnés, mais tous les autres sont partis à la concurrence.» Pour les faire revenir, Casino a amorcé en janvier une baisse des prix de 10%, qui réduit mécaniquement son chiffre d'affaires. La direction savait bien que le retour des clients serait bien plus lent que leur départ, mais il s'avère encore plus lent que prévu. «Dans la distribution, les coûts fixes sont élevés, explique Nicolas Champ. Il y a des frais de personnel incompressibles. Casino a maintenant des loyers à payer. Quand le chiffre d'affaires baisse, le cash brûle très vite. En réinvestissant pour faire baisser les prix, Casino a encore accéléré le mouvement ».
Dans ces conditions, la pérennité du groupe est à nouveau menacée. D'où l'urgence de céder les hypers et supermarchés. L'accord de lock-up, signé le 5 octobre entre Casino, les créanciers et le consortium, prévoit la possibilité de déroger à l'engagement de garantir l'intégrité du groupe en cédant les activités déficitaires de Casino, avant ou après l'augmentation de capital. «Le consortium était très favorable aux cessions, explique un proche de Casino. Le fait d'avoir négocié cette clause au préalable le montre. Les manifestations d'intérêt reçues, associées aux mauvais résultats du groupe, ont créé un momentum.» En revanche, l'accord de lock-up ne permet pas au consortium de revenir sur son engagement d'investir 1,2 milliard. Les seules conditions suspensives sont liées à l'accord de Bercy pour cet investissement étranger, à celui de l'Autorité de la concurrence et la dispense d'OPA par la gendarme de la Bourse. «Nous comprenons la décision de Casino d'examiner les offres d'acteurs crédibles pour l'acquisition d'un certain nombre d'hypermarchés et de supermarchés, confie un porte-parole de Daniel Kretinsky. Ces cessions n'affecteraient en rien notre volonté de devenir l'actionnaire de contrôle de Casino et d'investir dans le développement du reste du périmètre, notamment dans les enseignes Monoprix et Franprix.»
La soudaineté de l'annonce a laissé pantois les salariés de Casino. Vendredi 24 novembre, en fin de journée, Jean-Charles Naouri prévient une poignée de collaborateurs que le groupe fera une annonce dans Les Echos le dimanche soir. La veille, il planchait pourtant sur la relance des hypers et supermarchés. «Cette décision a créé une rupture entre Jean-Charles Naouri et les directions des filiales», assure un bon connaisseur du groupe.
La cession pourrait menacer 3000 à 3500 emplois chez Casino. Une fois le groupe délesté de ses hypers et supermarchés, le siège historique de St-Étienne sera surdimensionné et certains entrepôts inutiles. Dans une région très syndiquée, le spectre d'un nouveau Manufrance inquiète les élus locaux et les entreprises de la région. Les cinq organisations syndicales du groupe ont déposé vendredi un préavis de grève du 5 au 31 décembre. «1500 emplois sont menacés dans les bases logistiques de la Loire et du Rhône, explique Ali El Oued, délégué syndical CGT de Casino. Depuis des mois, les gens ici craignent la mort de Casino. Aujourd'hui, avec la vente annoncée des magasins, c'est concret».
Le gouvernement fait du maintien du siège de St-Étienne une ligne rouge. Le consortium a donné des garanties. Les emplois des sièges de Monoprix (Clichy-la-Garenne) et de Franprix (Vitry-sur-Seine) pourraient être transférés de la région parisienne à St Étienne. «Mais s'il n'est plus besoin d'approvisionner les hypers et les supers, ils ne vont pas garder autant de monde, explique Jean-Luc Frafal, délégué CFDT. L'arrivée des sièges de Monoprix et de Franprix générera forcément des doublons. Nous craignons une grande casse sociale à venir.»
Même si Daniel Kretinsky assure qu'il «est inimaginable de fermer le site de Saint-Étienne», les acteurs de la région s'interrogent sur la façon de garder 2500 personnes avec un chiffre d'affaires divisé par deux. «Il va falloir redimensionner le siège social, reconnaît Irène Breuil, présidente de la délégation stéphanoise de la CCI Lyon, Métropole, Saint-Étienne, Roanne. On travaille sur ce sujet avec l'État et Saint-Étienne métropole. Localement on ressent un front commun pour conserver Casino ici. »
Reconfiguration de la distribution française
Si Casino parvient à céder ses hypers et supermarchés, sa part de marché passera de 6% à 3%, avec 8 milliards d'euros de chiffre d'affaires. «Ce groupe risque d'avoir un problème de taille critique, qui grèvera sa capacité d'achat auprès des fournisseurs, souligne Nicolas Champ. Cela ne va pas l'aider à rester compétitif en prix». Le consortium devra réinvestir pour baisser ses prix toujours élevés, rénover les magasins et réembaucher. Une facture à 500 millions d'euros, estime Bryan Garnier. Le 1,2 milliard d'euros promis par le consortium suffira-t-il, compte tenu de l'argent brûlé par Casino ? La direction assure que la position de cash du groupe sera en mars «peu ou prou au même niveau qu'anticipé dans le plan initial. Les mauvais résultats ont été compensés par des cessions réalisées dans de meilleures conditions que prévu». D'après Bryan Garnier, il faudrait vendre les hypers et les supers au moins 800 millions d'euros pour compenser tout l'argent brûlé par ces magasins jusqu'en mars. Sous couvert d’anonymat, certains acteurs du dossier assurent que le consortium n’aura pas d’autre choix que de céder Monoprix et Franprix à Carrefour.
Quoi qu’il arrive, Jean-Charles Naouri n'aura pas réussi à tenir la promesse faite à Antoine Guichard de préserver l'intégrité de Casino. «Mais dans son dernier combat, il est intimement persuadé qu'il fait ce qu'il y a de mieux pour sauver le groupe», assure un acteur du dossier. Le PDG de Casino se voit en grand ordonnateur de la reconfiguration de la distribution française. Au printemps, il avait choisi Intermarché pour lui céder des centaines de magasins. Ceux aujourd’hui en vente ne tomberont pas forcément dans l’escarcelle des Mousquetaires, même s'ils les partagent avec Auchan. En privilégiant Lidl, Jean-Charles Naouri renforcerait la part du marché du discounter allemand (7% aujourd’hui). De quoi empoisonner la vie de Leclerc, Carrefour, Intermarché, Système U