Ă qui reviendront les clĂ©s du Stade de France? Dans les coulisses dâune bagarre oĂč tous les coups sont permis
ENQUĂTE - Ă la surprise gĂ©nĂ©rale, lâĂtat a entamĂ© des nĂ©gociations exclusives en dĂ©cembre avec lâentreprise familiale GL Events, dans la perspective de lui confier lâexploitation de cette enceinte pour les 30 prochaines annĂ©es. Depuis le dossier semble engluĂ©. Et le consortium concurrent, composĂ© de Vinci et Bouygues, nâa pas dit son dernier mot.
Les Bleus de Didier Deschamps vont-ils jouer leurs matchs de qualification pour la Coupe du monde de football 2026 au Stade de France cet automne ? Des grands noms de la musique sây produiront-ils pendant lâĂ©tĂ© 2026 comme les annĂ©es prĂ©cĂ©dentes ? Autant de questions sans rĂ©ponse qui montrent dans quel abĂźme est plongĂ©e la plus grande enceinte de lâHexagone (80.000 places). La cause de ce pataquĂšs XXL ? La construction et la gestion de cette infrastructure a Ă©tĂ© confiĂ©e pour 30 ans Ă un consortium composĂ© de Vinci Ă 67% et de Bouygues Ă 33%. Cette concession se termine le 4 aoĂ»t. Et aujourdâhui, personne ne sait qui aura les clĂ©s du stade le 5 aoĂ»t. LâĂtat a bien relancĂ© un appel dâoffres pour choisir un exploitant jusquâen 2055. Mais la bataille nâa pas livrĂ© son verdict.
Deux adversaire se livrent Ă un combat sans merci pour dĂ©crocher ce nouveau contrat. Dâun cĂŽtĂ©, le poids lourd Vinci-Bouygues, Ă©manation des deux majors du BTP. De lâautre, le poids moyen GL Events, qui a dĂ©montrĂ© son savoir-faire de spĂ©cialiste de lâĂ©vĂ©nementiel lors des Jeux olympiques Ă Paris. Le champion en titre, qui a exploitĂ© ce stade pendant trois dĂ©cennies, partait avec les faveurs du pronostic pour renouveler son bail. Quand ses deux gĂ©ants rĂ©alisent un chiffre dâaffaires cumulĂ© de 127 milliards dâeuros, lâentreprise lyonnaise affiche 1,6 milliard de ventes. Dans le domaine des travaux, la balance pĂšse aussi en faveur du consortium : il promet dâinvestir plus de 400 millions dâeuros dans la rĂ©novation du Stade de France, contre 120 millions pour lâopĂ©rateur lyonnais.
«Ouvrir le Stade de France Ă dâautres sports»
Et, pourtant, Ă la surprise gĂ©nĂ©rale, câest avec GL Events que lâĂtat est entrĂ© en nĂ©gociations exclusives le 10 dĂ©cembre, dans la perspective de lui confier les clĂ©s du Stade de France. Le Petit Poucet a donc gagnĂ© la premiĂšre manche. « Personne ne sây attendait car, en plus, GL Events a peu ou pas dâexpĂ©rience dans la gestion de grands stades Ă la diffĂ©rence de Vinci et Bouygues», souligne un expert du dossier.
Outre le Stade de France, Vinci exploite trois grands stades en France (lâAllianz Arena Ă Nice, le Matmut Atlantique Ă Bordeaux et le MMArena au Mans). Lâentreprise familiale rhodanienne, elle, opĂšre seulement le stade de Gerland (36.000 places) Ă Lyon. Ce choix nourrit dâautant plus la curiositĂ© que le patron de GL Events, Olivier Ginon, ne veut pas dĂ©voiler comment il compte rĂ©veiller le Stade de France. Ă peine apprend-on dans son entourage quâ«on pourrait ouvrir le Stade de France Ă dâautres sports», que le football et le rugby.
Une absence dâexplications qui fait le lit des rumeurs. Certaines mauvaises langues insinuent que la proximitĂ© dâOlivier Ginon avec Emmanuel Macron nouĂ©e lors de la campagne prĂ©sidentielle de 2017 ne serait pas pour rien dans la bonne fortune de GL Events sur ce dossier. Ă lâĂ©poque, le futur prĂ©sident de la RĂ©publique avait fait plusieurs meetings dans des salles - notamment la MutualitĂ© Ă Paris - louĂ©es par lâentreprise lyonnaise Ă des tarifs qui semblaient trop avantageux. Mais la Commission nationale des comptes de campagne (CNCCFP) avait assez vite clos le dĂ©bat. En mai 2018, elle avait estimĂ© que les remises obtenues auprĂšs de ce prestataire de services Ă©taient « acceptables » et que dâautres candidats avaient bĂ©nĂ©ficiĂ© de ristournes similaires.
Une bonne affaire financiĂšre
Le dossier Stade de France nâavance plus depuis la fin 2024. Le nom de lâexploitant du stade devait ĂȘtre connu fin janvier, puis fin fĂ©vrier, par lâattribution dĂ©finitive du contrat de concession. Fin mars, il nâest toujours pas dĂ©voilĂ©. ForcĂ©ment, lâentreprise qui se voit le plus proche de gagner trĂ©pigne dâimpatience. Dans Le Parisien Dimanche du 23 mars, le patron de GL Events, Olivier Ginon, mettait un coup de pression aux pouvoirs publics : « On est en nĂ©gociations exclusives. On a gagnĂ© le Stade France. Maintenant, il faut quâon nous le donne. »
Si les pouvoirs publics se hĂątent lentement, câest que la filiale des deux gĂ©ants du BTP attaque lâĂtat en justice avec une volontĂ© claire : obtenir que lâadministration revienne sur sa dĂ©cision dâavancer avec GL Events sur le Stade de France. Et lâĂtat nâa probablement pas envie dâattribuer un contrat tant que ces recours judiciaires ne se sont pas purgĂ©s. Cela ferait dĂ©sordre de devoir se dĂ©dire dans une affaire aussi mĂ©diatique. De fait, les deux groupes de BTP ne sâavouent pas battus car gĂ©rer le Stade de France, connu dans le monde entier, est une bonne rĂ©fĂ©rence Ă lâinternational et plutĂŽt une bonne affaire financiĂšre : en 2023, le consortium a fait un profit net de 11,3 millions dâeuros pour un chiffre dâaffaires de 73,9 millions.
ConcrĂštement, la filiale de Vinci et de Bouygues a saisi le tribunal administratif de Montreuil pour pointer ce quâelle estimait ĂȘtre des irrĂ©gularitĂ©s du cĂŽtĂ© de lâentreprise lyonnaise : dans son offre, cette derniĂšre nâavait pas nouĂ© de partenariat avec un groupe de construction alors que la sociĂ©tĂ© a un programme de travaux de 120 millions. Et le groupe dâOlivier Ginon sâappuie sur la SEM (SociĂ©tĂ© dâĂ©conomie mixte) parisienne qui gĂšre lâAccor Arena et lâAdidas Arena sans quâon sache prĂ©cisĂ©ment quel rĂŽle jouerait cette structure au cas oĂč GL Events serait retenu pour gĂ©rer le Stade France. Le tribunal administratif a donnĂ© tort au consortium. Mais ce dernier a fait appel devant le Conseil dâĂtat oĂč une audience est prĂ©vue le 9 avril. « Habituellement, cette juridiction rend ses arrĂȘts sous quinze jours, dĂ©crypte un avocat. Compte tenu du caractĂšre brĂ»lant de lâaffaire, le dĂ©lai pourrait ĂȘtre plus court. »
MĂȘme si la dĂ©cision de la justice Ă©tait encore favorable Ă GL Events, elle risquerait de tomber un peu tard pour remplir le calendrier du Stade de France. Dans la musique dâabord. « Nous avons six ou sept artistes internationaux en tournĂ©e en 2026, susceptibles de remplir une telle enceinte, explique Angelo Jopee, directeur gĂ©nĂ©ral de Live Nation qui organise de trĂšs gros concerts. Mais les dates de ces mĂ©ga Ă©vĂ©nements se fixent 12 Ă 18 mois Ă lâavance. Comme depuis quelques mois nos interlocuteurs au Stade de France ne peuvent pas sâengager sur la programmation de 2026, ces stars risquent de ne pas y jouer lâannĂ©e prochaine. »
Ă la place, les grands noms internationaux du rock ou de la pop-variĂ©tĂ© pourraient faire un concert supplĂ©mentaire dans un trĂšs grand stade de Londres. Et les deux concerts dâACDC le 9 et le 13 aoĂ»t alors que la concession sera terminĂ©e ? Compte tenu de la situation, le producteur de ces concerts a obtenu que les deux concurrents en lice pour gĂ©rer le Stade de France lui envoient chacun une lettre sâengageant Ă travailler avec lui sâil gagnait lâappel dâoffres. Et rien de plus. Un peu rock : il ne faudrait pas que les fans dâAngus Young, le guitariste dâACDC connu pour son costume dâĂ©colier et ses culottes courtes, soient privĂ©s de son show Ă cause dâun appel dâoffres mal menĂ©...
Un rétro-planning serré
Dans le football, câest aussi la bouteille Ă lâencre. Concernant les trois matchs des Bleus Ă domicile de lâautomne (France-Islande le 9 septembre, France-AzerbaĂŻdjan le 10 octobre, France-Ukraine le 13 novembre), la FĂ©dĂ©ration française de football (FFF) nâa plus que quelques jours pour signaler aux instances du football international oĂč se dĂ©rouleront ces rencontres. « Nous avons lancĂ© un appel dâoffres Ă ce sujet, raconte au Figaro Philippe Diallo, prĂ©sident de la FFF. Les rĂ©ponses des stades doivent ĂȘtre rendues le 5 avril. Notre Comex tranchera le 17 avril pour dĂ©cider quelle enceinte accueillera quel match. Et nous transmettrons notre dĂ©cision dĂ©but mai Ă lâUEFA (Union europĂ©enne du football association). »
De toute façon, les fĂ©dĂ©rations de foot et de rugby peuvent maintenant faire jouer la concurrence entre les stades. « Ă la diffĂ©rence de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente, les fĂ©dĂ©rations nâont aucune obligation de disputer ces rencontres Ă Saint-Denis, dĂ©crypte un expert du secteur. Ce sont donc elles qui ont la main et jouent du rapport de force pour payer moins cher la location du stade et obtenir plus de prestations. »
Et mĂȘme si lâheureux laurĂ©at du contrat de concession est dĂ©signĂ© le mois prochain, le rĂ©tro-planning sera trĂšs serrĂ© dâici le 5 aoĂ»t. Il devra, avant cette date, trouver un accord avec la FĂ©dĂ©ration française de rugby (FFR) et la FFF sur le long terme : pour que la concession soit rentable, lâexploitant a besoin que ses deux plus gros clients sâengagent sur plusieurs annĂ©es Ă ce que leur Ă©quipe nationale masculine respective dispute plusieurs rencontres annuellement.
Câest avec la FFR que les discussions sont le plus avancĂ©es. « Nous nous sommes mis dâaccord avec GL Events sur quatre points : pas plus de quatre matchs par an des Bleus, une baisse trĂšs forte du loyer, un pourcentage de reversement sur les loges et des hospitalitĂ©s conformes Ă ce qui nous est proposĂ© en province et une clause de sortie au bout de douze ans, et non trente ans, explique au Figaro Florian Gril, prĂ©sident de la FFR. Mais on nâa pas encore signĂ© le contrat. Jouer en province fait partie des options possibles.» En revanche, pas question de chantage : si la FFR cherche une solution pour que lâĂtat éponge le dĂ©ficit abyssal (plus de 50 millions dâeuros) provoquĂ© par lâorganisation de la Coupe du monde de rugby 2023 en France, elle ne lie pas les deux sujets. La FFF, elle, est loin dâun accord avec GL Events. Programme de travaux, modĂšle Ă©conomique... elle semble avoir beaucoup dâinterrogations sur ce que pourrait proposer le groupe lyonnais.
Le PSG pas intéressé
Un gĂąchis que lâĂtat aurait pu Ă©viter sâil avait Ă©coutĂ© les conseils de la Cour des comptes : dans un rapport sur le Stade de France rendu Ă lâautomne 2018, les magistrats de la rue Cambon lui recommandaient de « dĂ©cider au plus tard au cours de lâannĂ©e 2019 de lâavenir du Stade de France aprĂšs 2025, privilĂ©giant une option de dĂ©sengagement des finances publiques, notamment la cession de lâouvrage au profit dâune structure capitalistique associant les fĂ©dĂ©rations françaises de rugby et de football. » Comme souvent, les pouvoirs publics se sont rĂ©veillĂ©s en retard. Avec un processus lancĂ© en fĂ©vrier 2023 comprenant deux possibilitĂ©s : soit la vente de lâenceinte soit sa remise en concession pour 30 ans.
La piste de la vente sâest vite dĂ©gonflĂ©e. MĂȘme sâil voulait quitter le Parc des Princes, le PSG des Qataris, qui constituait le seul acheteur potentiel crĂ©dible, nâa pas remis dâoffre. « Je nâai jamais cru Ă lâoption de la vente, explique Emmanuel GrĂ©goire, candidat Ă la candidature PS pour les municipales Ă Paris de 2026. Dâabord, cela nĂ©cessitait lâadoption au parlement du dĂ©classement du domaine public pour le Stade de France. Ensuite, cela aurait posĂ© trop de problĂšmes Ă la FĂ©dĂ©ration française de football et Ă la FĂ©dĂ©ration française de rugby car les Qataris nâauraient probablement pas acceptĂ© que les Ă©quipes de France de foot et de rugby continuent Ă jouer des matchs dans ce stade.» La suite, on la connaĂźt : lâĂtat a dĂ©cidĂ© de rester propriĂ©taire du Stade de France et de le remettre en concession pour 30 ans. Ă ses risques et pĂ©rils avec un tel retard Ă lâallumage.